Edito t°2: Xaliṭ or not xaliṭ, that is the question (FR)

xalit

Madame Nouria Benghebrit ne laisse pas indifférent. En effet, depuis la nomination de l’oujdia de naissance à la tête de l’éducation nationale, les polémiques se suivent et se ressemblent. Une énième d’entre elles nous éclaire de manière significative sur le malaise identitaire profond régnant chez nos concitoyens.

Et pour cause: un manuel de géographie indique aux jeunes pousses que « 80% des habitants de l’Algérie sont arabes. Le reste est composé d’un mélange de chaouis, Grands-kabyles, touaregs et mozabites ». Cette classification, « ethno-raciale » pour reprendre les termes du journal des bobos algérois Algérie Focus, semble en avoir choqué plus d’un. Pour ainsi dire, la formulation pose deux questions parfaitement distinctes, qu’il convient de traiter successivement.

Tout d’abord, il y a celle du mot mélange, « Xaliṭ » en version originale arabe. Le terme, remis dans son contexte, dénote clairement une consonance péjorative. En effet, l’ensemble des 4 populations berbérophones citées aurait pu être désigné sous le terme de « berbères ». Au lieu de ça, on nous les présente sous l’angle d’une kyrielle de petites communautés disparates, qui côtoient un noble ensemble arabe, que l’on suppose quant à lui pur et homogène.

En vérité, le groupe kabyle représente 85% des non-arabes algériens, le reste étant composé essentiellement de chaouis. Mozabites et touaregs ne sont quant à eux que de très petites minorités. Mais ça, il n’est bien évidemment pas question de le dire: cela soutiendrait l’idée d’un État binational arabo-kabyle, hantise de certains depuis toujours. On mettra donc les 8 millions de kabyles à égalité avec les 200.000 mozabites, comme composantes équivalentes du Xaliṭ. Politique au demeurant usuelle depuis longtemps à la télévision algérienne, ou les plages horaires réservées à Tamazight se voient divisées à égalité entre le kabyle et d’autres langues 30 fois moins parlées.

Par ailleurs, les différences culturelles existantes entre les divers groupes arabophones sont quant à elles tues. Il n’est pas bon de diviser les fils d’Ismaël…Le « peuple » algérien est donc au final assez homogène: il y a les arabes et les autres.

Une fois cette critique établie, un autre problème se pose néanmoins, c’est bien celui de la distinction même des citoyens algériens entre eux. Car c’est bien cette question qui perturba le plus la bien-pensance algéroise. Comment ose-t-on distinguer les enfants du « million et demi de chouhadas » entre différents groupes culturels, voir ethniques ?

La présentation scolaire en l’espèce déroge effectivement à la tradition jacobine algérienne. Le discours officiel depuis 54 ans favorise l’idée d’une nation homogène, présentée jusqu’en 1996 comme exclusivement « arabe et musulmane », avant que la nouvelle constitution de ladite année ne consacre une concession symbolique à l’élément berbère, définissant la berbérité comme une « composante » de l’identité algérienne (sans que cela n’entraine aucune conséquence pratique).

Ce monolithisme permet dans les faits de « noyer le poisson » : l’expression « arabo-berbère » ne correspond pas en Algérie à l’addition de 2 composantes nationales distinctes, mais plutot à l’idée que tout le monde est à la fois arabe et berbère. Paradoxalement, cette doctrine, défavorable à la culture minoritaire, trouve pour idiots utiles certains berbéristes, qui voient dans cette affirmation d’une berbérité « universelle » un premier pas vers leur chimérique Tamazgha, fantasme irrédentiste d’une Afrique du Nord entièrement berbère, expurgée de toute « souillure » sémitique.

C’est dans les faits exactement le contraire qui se produit : L’élément berbère du couple est en pratique parfaitement folklorique. La culture objective est celle du rattachement civilisationnel à l’ensemble arabo-musulman. On se rapproche alors de la maxime benbadissienne; « nous sommes tous berbères arabisés par l’islam ». Le berbère est un passé, pas un avenir.

Le meilleur domaine ou cette idéologie « agrégationsiste » s’exprime est certainement le problème linguistique. L’Algérie est officiellement un pays bilingue. Seulement ce bilinguisme de façade ne s’accompagne d’aucune territorialité: les langues arabe et berbère sont toutes deux officielles simultanément au niveau national, et non chacune distinctement dans leurs zones respectives de locution. Cela permet premièrement de dékabyliser la revendication linguistique, le berbère devenant le bien commun de tous. En second lieu, la langue de Qoreich reste bien évidemment l’idiome exclusif de l’État, de l’administration, et de la justice. Le seul soutenu et promu.

Face à cet état des faits, il est urgent mettre un peu d’ordre dans les esprits : la population algérienne n’est pas composée d’un bloc monolithique « arabo-berbère », mais bien de diverses composantes, qui se recoupent essentiellement en deux ensembles; l’un de culture arabe (et non pas simplement « arabophone » comme certains aiment à le réduire), l’autre berbère (très majoritairement kabyle).

La majorité arabe d’Algérie ne saurait être réduite à son origine ethnique supposément berbère. Une telle entreprise, outre son approximation scientifique, s’apparente au sens propre du mot racisme. Non, l’arabisme en Algérie n’est pas qu’une langue. La culture arabe existe bel et bien dans ce pays. Elle possède ses valeurs propres, ses symboles, ses héros, sa mémoire…qui ne sont aucunement les nôtres.

De même, l’Algérie berbère ne saurait accepter son arabisation implicite par le truchement de l’unité nationale algérienne. Il est fortuit d’essayer d’établir un substrat arabo-musulman à la culture kabylo-auréssienne. N’en déplaise aux idéologues algérianistes, la Kabylie possède une identité nationale pleine et entière. Forgée par sa géographie méditerranéenne. Par son héritage gréco-latin. Par des siècles de christianisme catholique, donatiste, arianiste. Par son droit coutumier. Par le génie de sa structure politique, salué au XIXe siècle par les plus éminents esprits européens. Également par une tradition maraboutique propre, distincte de l’islam sunnite.

Tous ces éléments sont parfaitement étrangers à la civilisation arabe du Maghreb. Cette dernière n’est ni méprisable, ni supérieure. Elle demeure simplement différente.

Le mythe du peuple monolithique a vécu. Il convient d’en sortir afin de pouvoir avancer sur le chemin de la concorde et de la fraternisation entre les différentes nations d’Afrique du Nord. Une fraternisation véritable, loin de la posture unioniste homogénéisante, en vérité mère de tous les ressentiments et de toutes les haines.

Nabil Kenana

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