Timlilit aked Mass Belaïd Abane (FR)

Belaid new

C’est un spécialiste reconnu de l’histoire politique du mouvement national algérien. Bélaïd Abane, docteur en médecine et politologue, neveu du grand Abane Ramdane, vient de sortir le 3e tome de sa quadrilogie sur la guerre d’Algérie, intitulé « Nuages sur la révolution »[1], et dans lequel il revient, avec comme fil directeur le parcours de son oncle, sur divers problèmes internes à la révolution algérienne. A cette occasion, il a très gentiment accepté de nous accorder cet entretien.

Tazwart Taqvaylit : Professeur Belaïd Abane, première question un peu personnelle, n’est-ce pas un peu difficile d’écrire en tant que neveu ? Certains passages de votre livre semblent en effet très durs à l’égard de Abane Ramdane, et on est en droit de se demander si vous ne forcez pas volontairement le trait afin d’échapper à l’accusation du parti-pris ?

Belaïd Abane: En effet, je me suis posé la question de savoir si j’avais légitimité à écrire sur un membre de la famille. Aussi, j’ai essayé de prendre un maximum de distance, mais après il y aura toujours des personnes qui diront que j’ai été empathique à l’égard de Abane. Je suis du coup heureux de vous entendre dire que j’ai été dur avec lui. J’essaye de prendre le juste milieu. Je ne sais pas si j’y arrive toujours. Mais si je n’avais écrit que comme neveu il y a longtemps que j’aurais perdu toute crédibilité.

Vous commencez votre livre comme une biographie, par de très belles pages sur les origines de la famille Abane. Vous évoquez également son enfance. En revanche, vous passez très vite sur son adolescence et sa prime jeunesse. Or l’on sait bien que la période de 15/25 ans est cruciale dans la vie d’un homme. Aussi, auriez-vous des informations complémentaires à nous apporter sur quel jeune homme était Abane ? Quelle était sa vie amoureuse par exemple ? Où quel était son parcours intellectuel ? A-t-il été, dans cette fin de la tourmentée décennie 1930, attiré par le marxisme, ou au contraire par le fascisme ?

Alors d’abord, ce que j’ai surtout voulu retranscrire par le récit sur la « famille des grands voyageurs », c’était l’ambiance familiale dans laquelle il a baigné, et qui était très prégnante. L’antagonisme entre les récits que lui rapportaient son père et son oncle de leurs voyages, en Amérique notamment, avec tous ces idéaux de liberté et de progrès, et ce qu’il vivait lui-même dans la société coloniale, cet antagonisme extrême a certainement joué dans son évolution personnelle mais aussi politique. Ensuite, vous avez raison, il y a en effet un chainon manquant dans le récit, et ce chainon correspond à son départ au collège Duveyrier de Blida, ou il était interne. A part les bulletins scolaires, qui révèlent sa qualité de bon élève, on ne sait pas grand chose, y compris dans la famille, dont il était à ce moment la coupé, si ce n’est qu’il a été gagné par la fièvre nationaliste déjà au collège de Blida où il fut la connaissance de nombre de ses futurs compagnons de lutte. Pour le reste Il m’est malheureusement difficile de vous en dire plus. Cette période de fin des années 30 et début des années 40 correspond à l’essor du mouvement national algérien, notamment avec la naissance des AML. Attiré par le marxisme, je ne crois pas. Par le fascisme non plus, si ce n’est que la jeunesse algérienne de manière générale voyait d’un bon œil la défaite de la France face à la puissance allemande, qui augurait l’affaiblissement de sa force coloniale. Je ne saurais en dire plus.

Abane, vous l’avez dit, était bon élève. On peut cependant s’étonner qu’un élève brillant comme lui n’ait pas choisi de faire des études supérieures. On peut lire quelques fois qu’il avait voulu devenir avocat…

Au collège de Blida, il obtiendra un baccalauréat série Mathématiques. Il avait appris l’Arabe, mais également l’Anglais (l’engouement engendré par la présence américaine aidant), comme LV1 et LV2. Pour les études de droit, il en a été question. Mais ça ne s’est pas fait. C’était la guerre, le service militaire, la misère aussi. C’était un peu compliqué. Mais je suis personnellement persuadé que de toute façon c’est lui qui ne le souhaitait plus. Il était totalement acquis aux thèses nationalistes, il ne se voyait pas combattre pour l’indépendance nationale tout en fréquentant les bancs d’une université française.

…d’autres l’ont fait.

Oui, d’autres mais pas lui. Ce n’était pas sa vision. Pour lui le combat nationaliste était un travail à plein temps. Et pour lui la priorité des priorités c’était de mettre fin au colonialisme. Je me rappelle d’une formule qu’il avait utilisée pour convaincre certains étudiants qui hésitaient à faire la grève et à s’engager dans la lutte, avant la fin de leurs études en 1956 : « Vous ne ferez pas de meilleurs cadavres avec des diplômes ». Il avait le sens de la formule.

Dans ce livre, vous éclairez parfaitement bien son parcours d’avant-guerre. En effet le profane peut parfois avoir l’impression d’un personnage « catapulté » au sommet de la Révolution en 1955, à sa sortie de prison, et vous expliquez excellemment qu’en réalité il n’en est rien, et que sa position est le résultat d’un parcours militant déjà long. Pouvez-vous faire une synthèse de cet avant 1955 à nos lecteurs ?

Bien sûr. Comme je vous l’ai dit, au sortir du lycée Abane est déjà un nationaliste convaincu. La tragédie du 8 mai 1945 le confortera dans son option. Il va ainsi s’engager au PPA (et non à l’UDMA comme le disent certains, il reprochait même à son père de jouer au notable UDMA à Fort-National, ce qui démontre sa vision déjà maximaliste à l’époque). Il va trouver un travail à la mairie de Châteaudun-du-Rhumel (actuel Chelghoum Laïd), ou il va former la première cellule PPA-MTLD de la région aux côtés de 2 instituteurs locaux, Allal Taalbi et Hocine Belmilli. Puis, après le trucage des élections de 1947, il quittera son poste dans l’administration coloniale et entrera dans la clandestinité en tant que membre de l’OS…

…Il s’agit là d’un point important, que votre livre révèle preuve à l’appui.

Absolument.

Par la suite, il y aura donc son arrestation suite au démantèlement de l’organisation, et son incarcération pendant 5 ans. Vous révélez un autre point essentiel, c’est qu’il faisait partie des préparatifs du 1er Novembre.

Tout a fait. J’ai moi-même été très surpris de découvrir ça. Abane était intégré à l’équipe qui allait diriger la Révolution. Il était au courant de ce qui se préparait. Pour être mis au courant, il fallait être dans le coup. N’oublions pas qu’à l’époque il y avait la hantise de la délation et que tout se faisait dans la clandestinité et le secret absolu. On l’a même mis à contribution. La ronéo qui servira à imprimer la Proclamation du 1er Novembre était la propriété de la famille Abane. Ramdane avait demandé à Dahmane Abane, mon frère, de remettre la machine aux militants d’Ighil Imoula quelques temps avant le jour « J ».

Une autre anecdote, que je tiens personnellement de mon père et de mon frère Dahmane, est le propos que leur a tenu Ramdane vers septembre-octobre 1954, lorsqu’ils sont allés lui rendre visite à la prison de Maison Carrée: sa libération étant prévu pour début 1955, il leur demanda de préparer psychologiquement sa mère au choc de sa probable non-libération. Quand on lui demanda pourquoi, il répondit que « des choses importantes se préparent pour notre pays, je ne peux pas vous en dire plus mais probablement qu’ils ne vont pas me relâcher ».

Il faut ajouter à cela le témoignage de feu Rabah Bitat, que j’ai développé dans mon livre : Ben M’hidi avait suggéré à ses camarades de différer le jour « J » pour attendre la libération d’Anselme (nom de code de Abane). Mais le jour de la Toussaint avait été retenu pour jouer de l’effet de surprise. Et Boudiaf était pressé de déclencher. Ce qui est certain c’est qu’Abane n’arrive pas en mars 1955 à Alger comme quelqu’un qui prend le train en marche. Toute la suite le prouvera du reste.

Par le passé, et ce depuis Yves Courrière, on a beaucoup comparé Abane à Robespierre. La lecture de votre livre peut inspirer une autre comparaison, qui pour le coup n’est pas vraiment une éloge, celle avec Che Guevara: les 2 hommes sont quasi-contemporains, et il peut transparaitre chez eux, au nom du combat pour un avenir meilleur de l’homme, une certaine déconsidération de l’homme au présent.

Je ne sais pas si on peut le voir comme ça. Quand à Che Guevara, pour moi ç’aurait été une éloge car il fut le héros de ma jeunesse. Un utopiste certes, mais quel plus grand sacrifice que celui que consentira le Che, médecin d’origine bourgeoise, ministre, père de famille, malade… qui se jette corps et âme en révolution par idéal. Il y a peu de gens qui pouvaient le faire jà l’époque et encore moins aujourd’hui.

Il y avait un peu de cela chez Abane. En tout cas pour lui, il faut se remettre dans le contexte de l’époque, très dure avec des moyens humains et matériels dérisoires : il fallait que ça marche ! Il ne faut pas oublier que rares étaient les personnes capables de tout faire, penser, agir, écrire, structurer… Abane, c’était tout cela à la fois, il était au four et au moulin. Et donc il finissait parfois par craquer, il était très dur effectivement. Avec lui-même d’abord.

Vous écartez la thèse qu’on entend souvent, selon laquelle son mauvais caractère serait du à sa maladie.

Non je ne crois pas à cela, parce que l’esprit de rigueur est un trait de caractère familial depuis longtemps. C’est une culture familiale. C’est difficile à expliquer comme ça. Chez Abane c’était une culture; celle de la rationalité, de la rigueur, de la détestation de l’indolence et de l’à-peu-prisme et de ce qu’on appelle aujourd’hui la procrastination, c’est-à-dire remettre à demain ce qu’on doit faire aujourd’hui.

Vous parlez également de son intérêt pour la révolution irlandaise. L’Algérie n’a pas suivi l’exemple de l’indépendance progressive de l’Irlande, or la aussi un parallèle intéressant peu être fait entre le parcours de Abane et celui d’Eamon de Valera, que vous citez. En Irlande également, ce n’est pas de Valera qui a gagné, mais bien un conciliateur comme William Costgrave. Les patriotes intransigeants sont-ils condamnés à perdre ?

Dans toute révolution, il y a des personnes qui lancent le mouvement, puis d’autres qui sont plus aptes à récupérer le cours de l’histoire. Abane a donné ce formidable bon à la révolution algérienne à partir de 1955. Puis lorsque les choses se sont mises en place, il y a eu des ambitions naissantes qui ont récupéré tout cela.

Dans mon prochain livre, je raconte comment a eu lieu l’afflux des colonels vers Tunis pour rentrer au CCE, une fois que tout était prêt (préparé par d’autres). La course au pouvoir avait déjà commencé…

Votre livre aborde un sujet peu traité dans l’historiographie algérienne, c’est le rôle exact de l’Egypte dans la révolution algérienne. Vous posez la question de savoir si l’Egypte était une amie ou une ennemie, et vous concluez que c’était une amie intéressée. N’est-ce pas en dessous de la réalité ? On sait par exemple que l’Egypte détournait des armes fournies par la Yougoslavie titiste destinées à la Révolution.

C’est exact, ils prenaient leur quota, tout comme les marocains le faisaient sur les armes transitant par le Maroc. Il est évident que pour ces pays, la révolution algérienne était aussi un moyen de renflouer leurs arsenaux. Cependant, on ne peut pas dire que l’Egypte et le Maroc, n’ont pas aidé la révolution algérienne. Les égyptiens étaient sincèrement engagés pour que l’Afrique du Nord, qu’ils voyaient comme un pays « arabe », se libère. Il y avait bien évidemment chez un Nasser panarabiste une ambition géopolitique. Il s’agissait pour lui d’étendre sa sphère d’influence. C’est pour cela qu’il voulu dès le départ que la révolution algérienne soit dirigée par des hommes à lui. Or le modèle d’homme qu’il cherchait, c’était Ben Bella. Ce dernier correspondait parfaitement au paradigme égyptien: « vous voulez des armes ? On s’en occupe. Mais par contre la politique, c’est nous ». Les égyptiens voulaient avoir le contrôle politique et diplomatique de la révolution algérienne.

Voila ce que l’on peut reprocher à l’Egypte. C’était une amie, mais très intéressée. De plus, elle ne voulait pas non plus s’aliéner la puissance française. Nasser ménageait ainsi la chèvre et le chou.

Vous rapportez dans votre livre l’aversion de Abane pour l’Orient arabe. Il dit clairement « l’Algérie n’est pas l’Orient »…

Aversion, je ne sais pas. Ce qui est sûr c’est que l’Orient arabe était pour Abane une sorte de contre-modèle à ne pas suivre. Comme la plupart des kabyles, du reste, qui ont une opinion assez négative d’un certain monde oriental, celui des potentats de l’époque (ça n’a pas beaucoup changé d’ailleurs) tel le roi Farouk d’Egypte, des princes de casino, des danseuses du ventre…et tout ce monde archaïque, ignorant la modernité, le progrès social et la démocratie.

Il y a aujourd’hui en Algérie une hostilité manifeste à l’égard des intellectuels, c’est un fait incontestable. Or la lecture de votre livre inspire l’idée que peut-être justement tout cela a commencé avec Abane. Le conflit qui l’a opposé à ses adversaires, tous des militaires sans culture politique, n’est-il pas le début de l’anti-intellectualisme en Algérie ?

Il y avait un dualisme entre ceux qui voulaient lutter par les armes bien sûr, mais dans l’esprit et la raison politique. Et ceux qui n’avaient de langage familier que celui des armes. Il y a eu très tôt une dichotomie entre les civils et les militaires, contrairement à ce qu’avancent certains contempteurs du principe soummamien de la primauté du politique sur le militaire. Ceux-là disent que tous étaient des « militants en armes ». Faux. Je développe cet aspect dans mon prochain livre et montre à quel point la dichotomie était réelle, dans les faits. Les colonels se pensaient et agissaient comme des militaires. Abane, Ben M’hidi, Abbas…ne se considéraient que comme des politiques. Si Abane s’était un peu mis dans la posture et dans l’esprit militaire, il aurait sans doute sauvé sa peau. Mais c’est un autre problème. On y reviendra un jour si vous voulez.

Un autre versant de ce dualisme était l’antagonisme ruraux/citadins. Abane, si il était d’origine rurale, avait cependant fait très tôt sa sortie du douar. Il avait acquis assez précocement les codes de la société citadine. Donc je pense qu’il y avait un dualisme à plusieurs facettes. Il serait politiquement incorrect de raconter certaines anecdotes, très significatives sur le sujet…

On a parfois l’impression que Abane aimait cultiver l’hostilité. « J’aime sur mes pas raréfier les saluts », comme disait Cyrano de Bergerac. Au final, lui qui était un politique de génie, n’était-il pas un piètre politicien ?

Sans doute, et je me pose la question dans mon prochain livre où je dis qu’Abane n’a pas lu ou retenu les leçons de Machiavel à Laurent II de Médicis. Cependant question hostilité comme vous dites, il a surtout eu des problèmes avec les dirigeants immodestes et qui avaient des prétentions mal placées. Il y en avait surtout deux: Krim et Boussouf.

Sinon, hormis ces deux personnes, il s’entendait avec pratiquement tout le monde. Jamais aucun militant ne lui a reproché un manque de respect ou quoi que ce soit de ce genre. Ce n’était pas un homme méprisant. Mais c’est un fait, Il était selon la formule que j’ai l’habitude d’utiliser, haggar el haggarine.

Venons-en si vous le voulez bien un peu plus en détail sur un sujet bien précis, celui du rapport de Abane avec le berbérisme et la question identitaire. Il semble complètement agnostique à ces questions.

Ce que je peux dire c’est qu’à l’époque, notamment après le 8 mai 1945 puis avec l’exacerbation de la guerre, il n’y avait qu’une seule chose qui comptait à ses yeux, c’était la libération nationale et l’indépendance. Il avait bien entendu ses idées sur la religion, la géopolitique, ou encore la question sociale, mais tout cela venait après le paradigme fondamental de la libération du pays. De ce point de vue, il était un peu monomaniaque. Pour lui la mise à bas du colonialisme était une valeur sacrée, absolue. Après on verra. Je pense que c’est comme cela qu’il voyait les choses.

Alors justement, on semble retrouver cette monomanie chez beaucoup de militants et combattants kabyles. N’est-elle pas critiquable en soi ?

Certainement. Abane a sacralisé la Révolution à un degré excessif. Il était conscient qu’il y avait des problèmes qui couvaient, notamment sur la question identitaire, mais pour lui tout cela, c’était après l’indépendance, il fallait d’abord mettre fin au colonialisme.

Quand on voit la plate-forme de la Soummam, on a évacué toutes les questions qui fâchent : identitaire, religieuse, sociale…Pour ne retenir que la dimension citoyenne consubstantielle à la libération du pays. C’était d’ailleurs une vision post indépendance. Ce qui était un prodige en 1956, en pleine guerre. Cette vision futuriste de l’Algérie indépendante est ce qui avait rassuré Fanon après sa première entrevue avec Abane à Alger: « Je sais, avait alors dit le psychiatre antillais, que la Révolution est entre de bonne mains ». J’ai d’ailleurs voulu en savoir plus auprès d’Alice Cherki, une disciple de Fanon à l’hôpital de la Manouba en Tunisie: « C’est sa vision post indépendance qui a séduit Fanon, lors de sa rencontre avec Abane », rapporte-t-elle.

Mais je ne vais pas éluder votre question. Bien sûr que toute sacralisation a son revers. L’intransigeance par exemple. Or dans un projet collectif, même une révolution il faut un peu de souplesse pour diriger les hommes et parfois même une certaine dose de compromis avec l’éthique. Beaucoup de dirigeants kabyles emportés par l’idéal absolu de la libération nationale, notamment Abane, ont manqué de souplesse et du sens du compromis. Alors sont venus d’autres qui ont su appliquer avec brio les conseils de Machiavel. J’évoque longuement ces aspects dans mon prochain livre.

A vrai dire, et ce n’est pas la une question mais plutôt une réflexion générale; on dit souvent, ce que vous répétez ici, qu’il y avait un consensus au sein du mouvement national algérien pour trancher les questions identitaire après l’indépendance. Or cette vision peut être contestée. Non pas que des militants comme Abane n’aient pas effectivement pensé cela, mais leurs adversaires arabo-islamistes semblent déjà à ce moment la convaincus d’avoir gagné la bataille des idées en ayant résorbé la crise dite berbériste de 1949. L’identité arabo-musulmane de l’Algérie, et l’exclusion des composantes européennes et berbères, semblent pour eux un fait acquis sur lequel il ne convient plus de revenir.  Nous en voulons pour preuve le fait que les adversaires du congrès de la Soummam, pour le contester, ont justement mis en avant le fait qu’il taisait le caractère arabo-islamique de la révolution. Alors bien évidemment, on sait à la lecture de votre livre que c’était un prétexte et que le vrai problème, plus inavouable, était ailleurs, à savoir dans les rapports politique/militaire et intérieur/extérieur. Néanmoins, pour critiquer le congrès, ses adversaires ont choisi cet angle d’attaque de la négation de l’arabité et de l’islam, comme si à ce moment-là, il s’agissait déjà d’un dogme incontestable. Que pensez-vous de cette analyse ?

Elle est juste. Je soulignerais simplement que la tendance berbériste était à l’époque marginale dans les milieux militants et dirigeants et encore plus dans la population kabyle qui est restée fidèle à Messali bien longtemps après la crise de 1949. Elle s’en détachera par la suite pour donner son soutien au FLN. Je pense aussi, vu le contexte de l’époque, que la population n’avait pas saisi les véritables enjeux du problème. Pour elle c’était plus politique qu’identitaire. Même en 1949, ce n’est que Lorsque l’arabo-islamisme est allé trop loin, avec le mémorandum de Messali à l’ONU, définissant l’Algérie comme un pays « arabo-musulman », qu’une partie des militants de Grande Kabylie se sont braqués. Mais dès que cette rébellion fut matée par la coercition, il n’y a plus eu de voix discordantes.

Donc il me semble qu’on ne peut pas vraiment parler de deux idéologies qui s’affrontent, c’est à mon sens une sorte d’anachronisme. Ce qui est sûr par contre est que la poignée de militants berbéro-nationalistes de l’époque était très avance sur son temps. Ils ont porté un message, ils ont échoué à le mettre en pratique car le contexte ne s’y prêtait pas. Comme les prophètes. Après d’autres, des Paul de Tarse en quelque sorte, sont venus et ont repris le combat jusqu’au résultat actuel qui n’est certes pas maximal mais qui aurait fait se pâmer de plaisir les Bennaï Ouali, Amar Ould Hamouda et autres Laïmeche.

…mais justement, si l’on prend l’exemple de la crise berbériste, l’un des éléments fondamentaux de cette crise est son caractère asymétrique: nous avons d’un côté des personnes qui réclament une Algérie arabo-musulmane, et d’un autre des personnes qui réclament une Algérie « algérienne », ce qui ne signifie nullement une Algérie berbère, mais bien une Algérie pluraliste, prenant en compte l’ensemble de ses composantes ethniques et religieuses, y compris les juifs et les européens, dont il est impensable à l’époque de croire qu’ils allaient massivement quitter le pays à l’indépendance.

Nous n’avons donc pas le combat de deux visions historiques, comme on peut lire aujourd’hui dans certaines analyses, mais bien un affrontement entre une volonté de pluralisme d’un coté, et un rejet du pluralisme, dans une ambition d’absolutisme culturel, de l’autre. Cette asymétrie est fondamentale…

Vous avez parfaitement raison, mais il faut toujours se replacer dans le contexte de l’époque. L’arabo-islamisme était à son apogée. L’Egypte émergeait comme le phare du monde arabe, l’Arabie Saoudite également avec son pétrole. L’arabo-islamisme en Algérie était une idéologie importée, mais bénéficiant de solides soutiens. Il ne faut pas oublier que le PPA-MTLD de Messali était sous perfusion pétrolière -déjà- via un Chakib Arslane qui était alors le prophète de l’arabo-islamisme.

Au congrès de la Soummam, Abane a volontairement éludé la question identitaire. Et bien sûr aussi la question religieuse. C’était bien sûr une approche irénique, pour éviter la dispute inutile en pleine guerre mais aussi une vision géostratégique pour employer un vocable moderne. Il était en effet crucial de gagner les soutiens du monde occidental. Je crois même que c’est ce qui a convaincu les Zighout et Ben M’hidi. De ce point de vue, la plate-forme de la Soummam est fondamentalement un compromis. Et je le rappelle, elle a été acceptée par tous les participants, y compris par les chefs arabes dont certains étaient très religieux comme Zighout et Ben M’hidi. J’ai longuement évoqué toutes ces questions à mon sens très importantes dans mon premier ouvrage Les fusils de la rébellion[2].

Abane reste aujourd’hui très associé à la Kabylie.

Pas en tant que berbériste mais en tant que kabyle.

 Alors justement, en parallèle de cela on voit se développer dans les milieux berbériste une violente critique de Abane, presque exclusivement basée sur la fameuse lettre du 20 août 1956, alors qu’il n’en est pas le seul signataire et que les choses étaient plus complexes que ce que l’on peut croire de prime abord, vous revenez largement sur cette histoire dans votre livre. Ce qui est étrange, c’est que d’autres personnalités kabyles comme Krim, qui rappelons-le est également signataire de ladite lettre, échappent à cette critique. Comment l’expliquez-vous ?

A mon avis il y a un aspect anachronique dans la vision qu’ont sûrement de bonne foi un certain nombre de personnes. Ce qu’ils oublient c’est qu’on était en pleine guerre. Je rappellerais que c’était une guerre atroce, à outrance. Il y avait en face un national-colonialisme qui ne lésinait sur aucun moyen (massacres de masse, exécutions sommaires, torture à grande échelle, napalm). Et c’était aussi en pleine bataille d’Alger. Sans oublier que la guerre FLN MNA était également à son acmé. Que fallait-il faire ?

Pour Abane et tous les autres dirigeants, il fallait l’unité à tout prix et rien ne devait dévier du but principal. Alors on peut expliquer le sens de la lettre collective où il était question de neutraliser les messalistes arabo-islamistes, mais aussi les berbéristes « qui n’ont pas encore rejoint la lutte ». La fin de la phrase est souvent escamotée pour ne retenir que « liquider les berbéristes ». Il était question de neutraliser ceux qui mettaient des bâtons dans les roues de la Révolution. Encore une fois il faut revenir au contexte.

Pour ce qui est de Krim, je remarque une certaine pudeur des kabyles à parler de lui. Même s‘il fut un personnage historique de premier plan, il n’a jamais réussi à pénétrer le panthéon des héros kabyles. D’abord pour la plupart de nos compatriotes, pas seulement en Kabylie d’ailleurs, Krim est indissolublement lié à la mort d’Abane. Et on ne lui pardonne pas non plus le fait qu’il ait instauré pour le compte des apparatchiks du MTLD, un nouvel ordre coercitif en Kabylie, en commençant par l’attentat contre Ferhat Ali pour finir par la liquidation de Bennaï, après Ould Hamouda et M’barek Aït Menguellet. Les kabyles sont particulièrement horrifiés par le meurtre fratricide. L’explication est sans doute à chercher du côté de la sociologie segmentaire telle qu’elle a été étudiée par Bourdieu en Kabylie et avant lui par Gellener au Maroc.

Donc finalement ce que vous dites, c’est qu’on est plus durs à l’égard de Abane parce qu’on l’admire plus ?

Exactement. Il est une icône portée aux nues, et la fameuse lettre a provoqué chez beaucoup de kabyles un profond malaise. C’est pour cela qu’il faut expliquer qu’Abane n’est que l’un des six signataires de la lettre. Qu’il faut revenir au contexte de la guerre à outrance. Et qu’il n’était pas alors permis la moindre entorse à l’unité de la lutte.

On observe aujourd’hui une certaine récupération de Abane par les milieux islamo-nationalistes, a savoir que dès qu’une personne affirme des convictions kabylistes ou berbéristes, on verra souvent un contradicteur asséner: « ah si Abane, si Krim, si Amirouche étaient la…ils se seraient bien occupés de vous ». Entendu que Abane, parmi ces autres figures, adhèrerait aujourd’hui à l’arabo-islamisme et à l’anti-berbérisme. Une telle récupération par le discours de l’Algérie officielle est-elle admissible ?

Bien évidemment que non. Une telle vision est encore une fois parfaitement anachronique. Si l’on peu admettre que Abane n’appartient pas uniquement aux kabyles mais également aux autres algériens, il n’appartient certainement pas aux ennemis de la Kabylie.

Dernière question sur ce thème: Abane, homme qui honnit l’injustice plus que tout, comment aurait-il réagit face au déni identitaire dans l’Algérie indépendante ? Pour dire les choses autrement, Abane aurait-il été berbériste ?

Au regard de l’ »unité de style » qui l’a toujours caractérisé, je pense qu’il aurait été un berbériste « politique », c’est à dire un militant pour la démocratie. Le combat démocratique et le combat identitaire sont indissociables, afin de donner à chacun son indépendance, y compris culturelle et linguistique. En revanche, je pense personnellement qu’il n’aurait pas été autonomiste, dans le sens de l’autonomisme unilatéraliste. Son combat s’est toujours inscrit dans le cadre algérien. Maintenant une autonomie kabyle dans le cadre d’une Algérie fédérale, c’est autre chose.

Kabyle dans l’âme, il l’était mais aussi profondément algérien. Je pense qu’il aurait été d’accord avec ma formule : « Je suis profondément algérien parce que je suis profondément kabyle ».

On peut d’ailleurs également dire que c’est l’une des raisons pour laquelle il fut exclu du roman national algérien officiel…

Certainement, pas que cela mais également cela. Je l’ai déjà dit, si Abane avait été tlemcenien ou constantinois, il aurait été porté aux nues. Le fait qu’il soit kabyle a bien évidemment joué dans la dévalorisation de son rôle pourtant capital dans la Révolution. Il faut dire aussi que les idées qu’il avait professées même si elles reviennent épisodiquement dans le champ idéologique et politique algérien, ne sont pas encore complètement acceptées : la citoyenneté primant sur les identités et la religion, la primauté politique et le refus de l’hégémonisme militaire. Il y a aussi une certaine pudeur. Voyez le sort qui est réservé à Boudiaf. C’est le lot de toutes les victimes des forces de système. Abane n’y échappe pas.

Nous aimerions en venir maintenant à une interrogation sur la méthode historiographique. Vous vous dites non-historien, on a envie de dire pourquoi pas ? Vous travaillez beaucoup sur des entretiens, peu sur les archives, mais le résultat est tout aussi satisfaisant qu’un livre historique…

Si vous voulez y voir une oeuvre d’historien, vous pouvez, mais de l’histoire mémorielle. Au demeurant beaucoup de gens m’ont en effet dit qu’il s’agissait d’une oeuvre d’historien.

Ce que je cherche à faire surtout dans mes livres, c’est une analyse, une évaluation de faits historiques authentiquement avérés. Je les redimensionne et leur donne une autre perspective. Certains événements ont été complètement ignorés, j’essaye de les réintégrer, et de changer d’angle de vue.

Voila un peu ma façon de travailler. C’est pour ça, par exemple, que j’ai traité la question du pouvoir dans la Révolution. Personne n’ose en parler. Or c’est une question capitale qui a déterminé le cours de notre histoire, jusqu’à ce jour.

Si l’on vous pose cette question, c’est aussi par rapport à la légitimité dans le champ de la recherche historique. On voit en effet que les travaux sur l’histoire algérienne sont fortement monopolisés par un cercle restreint d’universitaires, très souvent assez orientés idéologiquement, comme Benjamen Stora ou Charles-Robert Ageron, qui n’hésitent pas à donner véracité à des propos très partisans comme ceux de Djenina Messali. N’est-il pas nécessaire de s’affirmer historien afin de contrecarrer correctement ces pseudo-chercheurs et leurs travaux révisionnistes ?

Je ne pense pas que ce soit une nécessité. Ma satisfaction personnelle est que mes livres sont très demandés et lus, parfois avec passion. J’ai énormément de retours très encourageants. C’est ce qui est important pour moi. J’ai senti aussi lors de mes conférences ou des rencontres pour signatures-dédicaces que les gens me témoignaient amitié et confiance en me créditant du sérieux et de l’honnêteté que requiert l’écriture sur des sujets d’histoires parfois très sensibles. Pour un auteur, être lu et crédible, c’est la plus grande récompense. Et je ne cherche que cela.

Alors pour conclure cet entretien, nous aurions voulu vous soumettre une lecture. Il s’agit d’un extrait des Pensées de Giacomo Leopardi, le grand écrivain romantique italien: « J’affirme que le monde n’est que l’association des coquins contre les gens de bien, des plus vils contre les plus nobles. Lorsque plusieurs coquins se rencontrent pour la première fois, ils se reconnaissent sans peine, comme par intuition, et entre eux les liens se nouent aussitôt; si d’aventure leurs intérêts s’opposent à leur alliance, ils n’en conservent pas moins une vive sympathie les uns pour les autres et se vouent une mutuelle considération. Quand un coquin passe un contrat ou engage une affaire avec un individu de son espèce, il agit le plus souvent loyalement sans songer à le tromper; a-t-il en revanche à traiter avec des honnêtes gens, il leur manque nécessairement de parole et, s’il y trouve avantage, s’efforce de les perdre. » Est-ce que ce passage n’illustre pas un peu la vie de Abane Ramdane, et les personnes qu’il a rencontrées sur son chemin, et dont vous allez parler dans votre prochain livre ?

Je pense qu’il y a une chose essentielle à avoir à l’esprit pour comprendre la personnalité de Abane, c’est la sacralisation de la révolution. Rien d’autre ne comptait à ses yeux, et ça a finit par lui nuire. Cela a fait de lui un personnage qui n’est pas lisse, un personnage trop dur, contrairement à Ben Mhidi par exemple.

Quand à ce morceau littéraire, je ne pense pas pour ma part que le monde se divise entre coquins et gens de bien. Chacun d’entre nous est à la fois un coquin et un homme de bien, c’est le dosage entre le Yin et le Yang de la cosmogonie chinoise qui pose problème, ou pas. Lorsqu’on me dit que quelqu’un est un salop intégral, je n’y crois pas. Il n’existe pas à mon sens non plus d’ange intégral. C’est peut-être mon coté médecin, et ma longue pratique des êtres vus sous tous les angles, les bons comme les mauvais. Physiquement toujours, moralement assez souvent.

Et bien Professeur Bélaïd Abane, merci beaucoup pour cet entretien, un dernier mot pour nos lecteurs ?

Avec plaisir, mais d’abord pour Tazwart Taqvaylit. Je sens une aventure passionnante qui commence. Je lui prédis une belle trajectoire ascendante, qui nous emmènera toujours plus haut. Alors, bon vent à toute l’équipe. Et aussi beaucoup de courage et de ténacité car je sais qu’un projet collectif qui démarre, est toujours un défi à multiples facettes. Et puisque vous me fait l’honneur d’être parmi ses premiers passagers, je me permets en son nom de souhaiter la bienvenue à tous ses lecteurs.

[1] « Nuages sur la révolution, Abane au coeur de la tempête », Éditions Koukou, 2016.

[2] « Résistances algériennes, Abane Ramdane et les fusils de la rébellion », Éditions Casbah, 2011.

Propos recueillis par Nabil Kenana.

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